La leucocyturie sans fièvre n'est PAS un signe d'infection urinaire nécessitant un traitement
La présence de 217 000 leucocytes/mL dans l'urine sans fièvre ni symptômes urinaires spécifiques représente très probablement une bactériurie asymptomatique qui ne doit pas être traitée par antibiotiques. 1, 2
Critères diagnostiques essentiels d'une infection urinaire
Pour diagnostiquer une infection urinaire nécessitant un traitement, DEUX éléments sont obligatoires :
- Pyurie (≥10 leucocytes/champ ou estérase leucocytaire positive) 2
- Symptômes urinaires aigus : dysurie, fréquence, urgence, fièvre >38,3°C, hématurie macroscopique, ou douleur sus-pubienne 2, 3
La pyurie seule, même massive (217 000 leucocytes/mL), a une valeur prédictive positive extrêmement faible pour une véritable infection urinaire et indique souvent une inflammation génito-urinaire d'origine non infectieuse. 2
Pourquoi ne pas traiter la bactériurie asymptomatique
Prévalence et évolution naturelle
- La bactériurie asymptomatique avec pyurie survient chez 15-50% des personnes âgées en établissement de soins de longue durée et chez 10-50% des résidents non cathétérisés 1, 3
- Des études prospectives démontrent que la bactériurie asymptomatique non traitée persiste pendant 1-2 ans sans augmentation de la morbidité ou de la mortalité 1, 3
Risques du traitement inapproprié
- Le traitement antibiotique de la bactériurie asymptomatique n'apporte aucun bénéfice clinique et augmente la résistance antimicrobienne 2, 3
- Les patients traités développent plus d'organismes résistants (47% vs 26% dans les études randomisées) 3
- Exposition inutile aux effets indésirables des antibiotiques sans amélioration des symptômes 4
Algorithme de décision clinique
Étape 1 : Évaluer les symptômes spécifiques
Rechercher activement :
- Dysurie persistante (ne s'améliorant pas avec l'hydratation) 2
- Fréquence ou urgence urinaire nouvelle 2
- Fièvre >38,3°C 2
- Hématurie macroscopique 2
- Douleur sus-pubienne ou costo-vertébrale 2
- Nouvelle incontinence ou aggravation de l'incontinence existante 2
Ne PAS considérer comme symptômes d'infection urinaire :
- Confusion ou déclin fonctionnel isolés chez les personnes âgées 1, 2
- Urine trouble ou malodorante seule 4
- Fièvre de bas grade sans symptômes urinaires 1
Étape 2 : Si aucun symptôme spécifique
Ne pas prescrire d'antibiotiques 2, 3, 4
Conduite à tenir :
- Aucun examen complémentaire nécessaire 2
- Éduquer le patient à consulter si des symptômes urinaires spécifiques apparaissent 2
- Ne pas répéter l'ECBU en l'absence de symptômes 3
Étape 3 : Si symptômes spécifiques présents
Obtenir un prélèvement urinaire approprié :
- Prélèvement mi-jet chez les patients coopérants 2
- Cathétérisme in-and-out chez les femmes ne pouvant fournir un échantillon propre 1, 2
- Condom cathéter propre avec surveillance fréquente chez les hommes 1
Demander :
- Estérase leucocytaire, nitrites, examen microscopique 2
- Culture urinaire avec antibiogramme avant de débuter les antibiotiques 2
Traiter si :
- Pyurie ≥10 leucocytes/champ ET symptômes aigus 2
- Culture positive avec organisme unique ≥50 000 UFC/mL 5
Situations particulières nécessitant une évaluation
Suspicion d'urosepsie
Même sans fièvre, évaluer pour urosepsie si présence de :
Dans ces cas, obtenir hémocultures et culture urinaire avant antibiotiques, même avec leucocyturie isolée. 1
Patients cathétérisés
- La bactériurie et la pyurie sont quasi universelles (100%) chez les patients avec cathéter à demeure 1, 3
- Ne jamais dépister ni traiter la bactériurie asymptomatique chez les patients cathétérisés 3
- Traiter uniquement si symptômes systémiques (fièvre, hypotension, rigidité) 3
- Changer le cathéter avant de prélever l'échantillon si traitement envisagé 2, 3
Populations nécessitant un traitement de la bactériurie asymptomatique
Exceptions où le traitement EST indiqué (même sans symptômes) :
- Femmes enceintes (dépistage au premier trimestre) 2
- Patients devant subir une procédure urologique avec saignement muqueux anticipé 2, 4
Pièges courants à éviter
Piège n°1 : Traiter basé sur l'ECBU seul
- Erreur : Prescrire des antibiotiques pour 217 000 leucocytes sans symptômes
- Correct : Évaluer les symptômes spécifiques avant toute décision thérapeutique 2, 3
Piège n°2 : Interpréter les symptômes non spécifiques comme une infection urinaire
- Erreur : Attribuer confusion, chutes ou anorexie à une infection urinaire chez les personnes âgées
- Correct : Rechercher d'autres causes; traiter uniquement si symptômes urinaires aigus présents 1, 2
Piège n°3 : Ignorer la valeur prédictive négative
- L'absence de pyurie (estérase leucocytaire négative) a une valeur prédictive négative approchant 100% pour exclure une infection urinaire 1, 2
- Si estérase leucocytaire ET nitrites sont négatifs, l'infection urinaire est effectivement exclue dans la plupart des populations 2
Piège n°4 : Négliger la qualité du prélèvement
- Un prélèvement contaminé (nombreuses cellules épithéliales) donne des résultats faussement positifs 2
- Si suspicion clinique forte malgré résultats, obtenir un nouveau prélèvement avec technique appropriée 2
Valeur diagnostique des tests
Estérase leucocytaire
- Sensibilité : 83% (intervalle 67-94%) 2
- Spécificité : 78% (intervalle 64-92%) 2
- Combinée avec nitrites : sensibilité 93%, spécificité 72-79% 2
Nitrites
- Sensibilité : 19-48% (faible) 2
- Spécificité : 92-100% (excellente) 2
- Nitrites négatifs n'excluent PAS l'infection urinaire, particulièrement chez les enfants qui urinent fréquemment 2
Examen microscopique
- Seuil de pyurie significative : ≥10 leucocytes/champ 2, 5
- Présence de bactéries à l'examen direct (Gram sur urine non centrifugée) : sensibilité 91-96%, spécificité 96% 2
Impact sur la qualité de vie et la gestion antimicrobienne
Le traitement inapproprié de la leucocyturie asymptomatique :
- Augmente la résistance antimicrobienne sans bénéfice clinique 2, 3
- Expose aux effets indésirables des antibiotiques (diarrhée, candidose, réactions allergiques) 2
- Augmente les coûts de santé sans amélioration des résultats 2
- Les interventions éducatives sur les protocoles diagnostiques appropriés réduisent de 33% le risque absolu d'initiation inappropriée d'antibiotiques 2