Traitement de l'insomnie chez le patient cirrhotique alcoolique
Recommandation principale
Chez un patient alcoolique avec cirrhose hépatique souffrant d'insomnie, l'hydroxyzine (antihistaminique H1) représente l'option pharmacologique la plus sûre, à doses faibles (25 mg au coucher), après avoir initié une thérapie cognitivo-comportementale de l'insomnie (TCC-I). 1, 2
Algorithme de traitement
1. Traitement de première ligne : TCC-I
- Initier immédiatement la TCC-I avant toute pharmacothérapie, car elle offre une efficacité supérieure à long terme sans risque de toxicité hépatique. 3, 4
- La TCC-I comprend le contrôle des stimuli, la restriction du sommeil, les techniques de relaxation et la restructuration cognitive, et peut être administrée en format individuel, de groupe, téléphonique ou en ligne. 4
- Cette approche est particulièrement importante chez les patients cirrhotiques car elle évite les risques médicamenteux dans un contexte de métabolisme hépatique altéré. 1, 2
2. Option pharmacologique privilégiée : Hydroxyzine
- L'hydroxyzine (antihistaminique H1) à 25 mg au coucher est le seul agent pharmacologique ayant démontré des résultats encourageants spécifiquement chez les patients cirrhotiques. 1, 2
- Cet antihistaminique H1 présente un profil de sécurité acceptable dans la cirrhose, contrairement aux antihistaminiques anticholinergiques (diphenhydramine) qui sont contre-indiqués. 4, 1
- L'hydroxyzine agit sans les effets anticholinergiques marqués qui augmentent le risque d'encéphalopathie hépatique. 1, 2
3. Alternative de deuxième ligne : Modafinil
- Le modafinil peut être considéré pour la somnolence diurne excessive, un symptôme fréquent chez les cirrhotiques, bien que son utilisation soit hors indication. 2
- Cette option est réservée aux patients présentant une inversion du cycle veille-sommeil documentée. 2, 5
Médicaments formellement contre-indiqués
Benzodiazépines (lorazépam, témazépam, diazépam, clonazépam)
- Les benzodiazépines sont absolument contre-indiquées chez les patients cirrhotiques en raison du risque majeur de précipiter ou d'aggraver l'encéphalopathie hépatique. 3, 4
- Ces agents ont une clairance hépatique réduite de 70-87% dans la cirrhose, entraînant une accumulation dangereuse. 4
- Le risque de dépression respiratoire, de chutes et de confusion est considérablement augmenté. 3, 4
Agonistes des récepteurs aux benzodiazépines (zolpidem, eszopiclone, zaleplon)
- Tous les "Z-drugs" sont contre-indiqués car ils subissent un métabolisme hépatique important et présentent des risques similaires aux benzodiazépines. 4
- Le zaleplon, par exemple, voit sa clairance réduite de 70% dans la cirrhose compensée et de 87% dans la cirrhose décompensée. 4
- Ces agents augmentent le risque de comportements complexes pendant le sommeil et d'altération cognitive. 4
Antidépresseurs sédatifs (trazodone, mirtazapine, doxépine)
- La trazodone n'est pas recommandée même chez les patients sans cirrhose, avec des bénéfices minimes ne justifiant pas les risques. 4, 6
- La doxépine à faible dose (3-6 mg), bien qu'efficace dans la population générale, n'a pas été étudiée chez les cirrhotiques et nécessite un métabolisme hépatique. 4, 6
- La mirtazapine présente des effets métaboliques indésirables et nécessite un dosage régulier, non adapté à cette population. 4
Antipsychotiques (quétiapine, olanzapine)
- Les antipsychotiques sont formellement contre-indiqués en raison d'effets secondaires neurologiques graves, de gain de poids, de dysrégulation métabolique et d'absence de données d'efficacité. 4, 7
- Ces agents peuvent masquer ou aggraver l'encéphalopathie hépatique. 4
Antihistaminiques anticholinergiques (diphenhydramine, doxylamine)
- Les antihistaminiques en vente libre sont contre-indiqués en raison de leurs effets anticholinergiques marqués qui peuvent précipiter l'encéphalopathie hépatique. 4, 6
- Ces agents causent confusion, rétention urinaire, sédation diurne et développement rapide de tolérance (3-4 jours). 4, 6
Considérations physiopathologiques spécifiques
Mécanismes des troubles du sommeil dans la cirrhose
- Les troubles du sommeil chez les cirrhotiques sont liés à un métabolisme altéré de la mélatonine, des perturbations de la thermorégulation et des profils anormaux de sécrétion de ghréline. 2, 5
- Les patients présentent fréquemment un retard de phase circadienne avec coucher tardif, réveil tardif et chronotype vespéral. 5, 8
- L'insomnie affecte 47,7% des patients cirrhotiques sans encéphalopathie manifeste, comparé à 4,5% des témoins sains. 8
Facteurs aggravants à évaluer
- Évaluer systématiquement le syndrome des jambes sans repos et l'apnée obstructive du sommeil, comorbidités fréquentes chez les cirrhotiques. 1
- Rechercher des signes d'encéphalopathie hépatique subclinique, car l'amélioration du sommeil peut survenir avec le traitement de l'encéphalopathie. 2, 5
- Vérifier l'hypoalbuminémie et l'anémie, associées à une prévalence accrue de troubles du sommeil. 9
- Les patients avec cirrhose décompensée (Child-Pugh C) présentent plus fréquemment des troubles du sommeil que ceux avec cirrhose compensée (Child-Pugh A). 9
Stratégie de mise en œuvre
Initiation du traitement
- Commencer par la TCC-I immédiatement, incluant l'hygiène du sommeil (éviter la caféine excessive, l'alcool le soir, l'exercice tardif, optimiser l'environnement de sommeil). 4, 1
- Si la TCC-I seule est insuffisante après 2-4 semaines, ajouter l'hydroxyzine 25 mg au coucher. 1, 2
- Envisager la luminothérapie pour corriger les retards de phase circadienne fréquents chez ces patients. 1, 5
Surveillance et réévaluation
- Réévaluer après 1-2 semaines pour évaluer l'efficacité sur la latence d'endormissement, le maintien du sommeil et le fonctionnement diurne. 4
- Surveiller les signes d'encéphalopathie hépatique, de confusion, de sédation diurne excessive et de chutes. 4, 2
- Utiliser la durée la plus courte possible de pharmacothérapie, en maintenant la TCC-I pour faciliter l'arrêt ultérieur. 4
Pièges courants à éviter
- Ne jamais prescrire de benzodiazépines ou de Z-drugs, même à faible dose, en raison du risque inacceptable d'encéphalopathie hépatique et d'accumulation médicamenteuse. 3, 4
- Ne pas utiliser d'antihistaminiques anticholinergiques (diphenhydramine, doxylamine) qui peuvent précipiter l'encéphalopathie. 4, 1
- Éviter de prescrire des hypnotiques sans avoir initié la TCC-I, car l'approche comportementale offre des bénéfices durables sans risque hépatique. 3, 4
- Ne pas ignorer les comorbidités telles que l'apnée du sommeil et le syndrome des jambes sans repos, fréquentes dans cette population. 1
- Ne pas continuer la pharmacothérapie à long terme sans réévaluation périodique, car les données de sécurité au-delà de 4 semaines sont insuffisantes même dans la population générale. 4